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Jordan-Running-Adventure-RaceRécit de Vincent Rivoire
Jordan Running Adventure Race – 190 km non-stop sur les traces de Lawrence d’Arabie- 27 Novembre 2012

C’est une étrange ambiance.

La lune vient de se lever et découpe la silhouette des montagnes sur l’immense étendue sableuse qui s’étend devant moi. Une douce lumière mordorée au Sud, qui fait briller le sable. Ambiance apaisée, silence de la nuit, je cours d’un pas régulier, l’impression de flotter sur ce sol ondulé qui rend mes pas feutrés. Mes pensées s’échappent, se libèrent du fonctionnement mécanique du corps.

Et puis soudain, ce bruit étrange au dessus de moi. La nuit est envahie d’un battement sourd qui prend force, en même temps qu’un gros point lumineux tente de faire concurrence à la lune. Le gros hélicoptère de l’armée passe devant moi à basse altitude. Les images sereines dans lesquelles baignait mon esprit cèdent la place à des images du film « Apocalypse Now » et me ramènent à la réalité de la situation.

C’est à l’image de ce contraste que je ressens à chaque Ultra : d’un côté la rudesse de l’effort qui me ramène à des pensées dépouillées et à la gestion de l’immédiat, et puis de l’autre côté les paysages majestueux et le silence qui invitent à la sérénité, aux émotions et aux rêves. L’un s’oppose à l’autre et le nourrit en même temps.

Nous courrons déjà depuis une dizaine d’heures. A mes côtés, Thomas, un excellent coureur suisse, nos foulées se sont naturellement accordées pour prendre la tête de course à mi-chemin entre CP1 et CP2. Ce matin, notre groupe de coureurs a marché au travers du site de Pétra, traversant le défilé rocheux de cette incroyable cité nabatéenne cachée depuis la nuit des temps dans les montagnes désertiques. Nous nous sommes rassemblés devant le Kezneh, un immense temple taillé à même le grès par les nabatéens, un lieu exceptionnel pour un départ de course.

Franck, le grand organisateur de cette Jordan Running Adventure Race avec son équipe de tendao-run, a donné le départ. Nous sommes 21 à nous élancer tranquillement pour cette très longue épreuve. Des italiens, des suisses et une majorité de français compose ce groupe qui compte de nombreux ultra-runners aux palmarès incroyables. Certains viennent aussi découvrir pour la première fois ce monde étrange de l’ultra distance. Cette terre de contraste qui vous ballotte entre vos extrêmes, qui vous rapproche de votre vérité, qui comme la tempête en mer vous secoue jusqu’à vos tréfonds avant de vous déposer sur la grève douce d’une plage où le soleil vous fait reprendre vie.

Dans un premier temps, nous grimpons les escaliers du sacrifice jusqu’au plateau qui domine toute la cité de Pétra taillée dans la roche. Thierry, mon copain de l’équipe Cho La Dune, a pris les devants.

Il aime cette liberté de celui qui ouvre la route, cette excitation des débuts de course que sa très grande expérience des Ultras lui permet de gérer. Je monte tranquillement ce dénivelé, m’astreignant à un rythme régulier et modéré. J’ai estimé qu’il faudra en effet tenir une trentaine d’heures et je n’ai pas couru sur de telles durées depuis longtemps.

Nous évoluons ensuite dans un dédale de petits canyons rocheux, ça monte et ça descend, c’est un vrai labyrinthe heureusement bien balisé sur un parcours que nous devrons essentiellement suivre au GPS par la suite. Un instant de distraction en regardant mon écran sur le poignet et mon pied tape dans le caillou, je chute et m’écorche le genou. Le saignement s’arrête heureusement rapidement et je poursuis ma route. Nous sortons de cette partie belle mais assez technique pour rejoindre le CP1 à la périphérie de Pétra.

Un bref arrêt pour recharger le Camelback en eau, y verser la poudre énergétique (nous sommes en autonomie complète pour la nourriture), nettoyer à l’eau mon genou écorché, et je repars. Notre petit peloton de tête est encore nerveux, c’est le tout début de course et chacun veut repartir au plus vite. Je rattrape très progressivement Thierry, puis Leonardo et Thomas qui décide de me suivre.

Une longue piste en balcon, quelques traversées de villages où des enfants nous encouragent en criant et nous arrivons au CP2 après 35km de course, il est juché sur une petite sommité. La vue est splendide, un petit air de grand canyon du Colorado, ce n’est pas encore le désert mais cette chaine montagneuse aride qui s’étend de Pétra au Wadi Rum. L’équipe d’organisation est là, nous aide à refaire le plein et nous repartons après 10min de pause à peine.

Je me sens bien, seule une grosse contracture qui descend des cervicales jusqu’à l’épaule droite me handicape et ne se libérera pas durant la course. C’est un plaisir d’être aux côtés de Thomas, un peu plus jeune que moi, une silhouette affutée et une expérience de la longue endurance culminant avec la réalisation d’un triple Ironman en 46h d’effort. Notre rythme est bien accordé, régulier. Je suis surpris par sa diététique de course basée uniquement sur une boisson et une bouillie énergétiques liquides, il ne prendra rien d’autre durant toute la course et refusera même le thé chaud ou le coca aux ravitaillements. Il m’informe avoir adopté ce régime après avoir souffert comme moi de nombreux troubles gastriques puis consulté un spécialiste consultant pour les équipes olympiques suisses.

Il y a encore quelques vallonnements pour arriver au CP3 au 55è km. J’ai un choc en voyant Marc immobile devant le véhicule 4x4 du check point : je sais que cela signifie qu’il a du abandonner derrière nous et être rapatrié ici. Je lui étreins le bras, il me dit d’une voix calme : « grosse contracture au mollet. Trop risqué de continuer. C’est fini pour moi ». C’est sobre mais je sais tout le désespoir qu’il masque d’avoir à arrêter une telle course à son début. Ce sont des projets que l’on prépare depuis si longtemps, c’est un rêve qui s’interrompt brutalement.

Thomas et moi reprenons la route après un bref arrêt où j’enfile et ajuste mes guêtres sur le velcro cousu sur les chaussures, le sable va en effet bientôt débuter. Le tracé GPS est facile à suivre sur cette étendue plate comme la main, à perte de vue. Nous quittons parfois la piste 4x4 pour couper les angles en anticipant le prochain waypoint qui s’affiche sur le minuscule écran de nos GPS. C’est un plaisir d’évoluer ainsi sur du sable vierge de toute trace humaine. La température est idéale, il fait frais, nous sommes fin novembre et à 1200m d’altitude, rien à voir avec les fortes températures rencontrées dans le désert d’Akakus sur la Libyan challenge il y a 5 ans.

Neuf heures de course et la pénombre s’installe alors que nous arrivons depuis la plaine de sable vers l’autoroute qui traverse le pays du Nord au Sud. Il faut traverser en courant cette 2x2 voies où la circulation des camions est dense et nous ramène un temps à la réalité de l’environnement dans lequel nous évoluons.

Le silence se réinstalle alors que nous nous éloignons de cette pollution sonore et lumineuse.

Le CP4 marque l’entrée dans une zone encore plus sauvage, où les gros entablements rocheux posés sur le sable rompent la monotonie de la plaine qui précédait. C’est Bruno, de l’équipe d’organisation, qui nous accueille à bras ouverts avec les bédouins affectés à ce check-point. Nous enfilons nos lampes frontales et une micro-polaire pour affronter la longue nuit qui débute et les températures qui vont chuter rapidement. La fatigue monte et Thomas souhaite alterner quelques phases de marche avec le rythme de course qui me convient mieux. Il est capable d’une marche si dynamique et rapide que cela ne nous retarde pas et me semble un bon équilibre. Il s’établit tacitement une routine entre nous : Thomas marque le début de la phase de marche rapide alors que je marque la reprise du pas de course. J’apprécie son effort pour maintenir notre allure de progression la plus rapide possible. Nous n’échangeons que peu de paroles mais la présence de l’autre suffit. Je suis d’habitude seul sur ces longues courses d’Ultra car j’aime être à mon rythme et dans mes pensées, mais j’apprécie aujourd’hui cette nouvelle expérience de course à deux en tête. Je sais aussi que, malgré mon goût de l’effort solitaire, rester à deux permet d’avancer plus vite : on se relâche moins quand il faut accorder son rythme à l’autre, on se relance mutuellement dans les inévitables cycles de fatigue qui vont s’alterner entre nous. J’ai aussi ce souvenir marquant du déroulement de la Libyan Challenge en 2007, où j’avais vu inexorablement Sébastien Chaigneau et Claude Escots s’éloigner de moi alors que nous étions tous les trois en tête de course et que je me trouvais handicapé par une terrible douleur de hanche contractée depuis plusieurs semaines. J’avais à l’époque vécu avec intensité ce plaisir d’être seul au monde en plein désert mêlé à cette terrible constatation que je ne pourrais plus les rattraper malgré tous mes efforts. Je lisais leur entraide dans leurs traces de pas marquées dans le sable vierge : ici Claude raccourcissait la foulée derrière les longues foulées de Sébastien, là c’est Sébastien qui zigzaguait alors que Claude restait bien rectiligne. C’était fascinant et désespérant à la fois, je voyais bien que je n’arrivais pas à garder seul une telle régularité d’ensemble. Ils avaient finis vainqueurs main dans la main et moi derrière eux en 32heures.

Nous attaquons désormais le vrai désert, c’est avec émotion que je retrouve cette atmosphère si particulière, ce silence total, ce monde minéral vierge de toute trace humaine.

Je repense à ces quelques jours passés en Jordanie il y a treize ans, quand mon beau frère François expatrié à Damas nous avait fait visiter la Syrie, La Jordanie et le Liban. Pétra s’est largement développée depuis, mais le désert du Wadi Rum reste l’étendue immaculée et jonchée de grosses meringues roses qui m’avait fascinée à l’époque. Après quelques heures seulement passées dans ce désert avec le guide bédouin qui nous transportait en 4x4, j’avais été séduit par ces premiers pas dans un désert et bien juré de revenir plus longuement un jour. C’est pourquoi j’avais flashé sur cet Ultra, programmé depuis 18 mois dans mon calendrier. Revenir dans le Wadi Rum, quel beau rêve pour peupler ces longs mois de préparation !

Je flotte encore sur ce sable qui scintille sous la lune dorée, mais je sens monter en moi les nausées au fur et à mesure que je tente de m’alimenter. L’estomac stressé par les longues heures d’effort, c’est à chaque fois la même chose sur ces ultras malgré plusieurs adaptations de mon alimentation en course. Je m’éloigne de Thomas pour vomir, quelques spasmes plié en deux et je reprends la course. Nous arrivons au CP5, 95km de course dans les jambes. Je me prépare un lyophilisé pour tenter de donner à mon estomac autre chose que des barres et des gels énergétiques sucrés. Je propose à Thomas de manger en marchant et nous repartons pour ne pas nous refroidir. J’ai vidé mon Camelback de cette boisson énergétique qui m’indispose et remplis mes deux bouteilles d’1/2 litres avec un mélange de coca et d’eau avant de les replacer à portée de main sur les bretelles de mon sac. Je sais d’expérience que ce cocktail devrait, lui, bien vouloir rester dans mon estomac, à défaut de m’apporter une énergie significative. Un litre de boisson pour les 32km qui nous séparent du prochain CP, l’avenir me montrera que c’est un peu juste !

Je marche donc en avalant tranquillement quelques cuillères de ce hachis Parmentier, hélas insipide. Nous reprenons ensuite le pas de course à la lumière de nos frontales. Le parcours contourne quelques gros blocs rocheux et commence à grimper dans une zone de sable mou. Notre rythme se ralenti, les foulées deviennent harassantes sur ce terrain, c’est comme de sortir d’une plage par une dune de sable très mou qui s’enfonce à chaque pas. Nous cherchons instinctivement les zones qui portent le mieux, mais tout n’est que sable brassé et mou, ponctué par endroits de buissons de végétation.

Nous sommes dans un couloir montant encadré de falaises rocheuses. Les heures s’égrènent et j’ai déjà presque vidé mon litre de boisson. Je sens que je me déshydrate, il va pourtant falloir tenir jusqu’au CP6 qui reste désespérément lointain. Enfin, nous arrivons sur une hauteur et pouvons reprendre un peu de vitesse sur la zone plate qui s’ensuit. Je montre à Thomas comment attaquer de biais plutôt que de front quelques fortes dunes qui nous barrent la route, quitte à faire un petit détour pour éviter la pente la plus forte.

Enfin, le CP6 est en vue, niché entre de gros blocs de roche. C’est une étape importante, nous avons parcouru 120km et allons retrouver ici les coureurs qui ont choisi la version courte de 70km – en réalité ils dorment car il est 2h du matin !

Nouveau choc, je vois Florence arriver en boitant vers moi depuis le campement. Nous nous connaissons depuis 8 ans et je ne l’ai jamais vu abandonner sur une course, elle aligne un impressionnant palmarès d’Ultras. Il a du se passer quelque chose de grave. Elle me dit avec dépit avoir trébuché au 10è km dans la zone technique du départ, ressenti une déchirure dans la cuisse mais poursuivi courageusement jusqu’au 70è où elle a jeté l’éponge, voyant un hématome se développer dans sa jambe. Je suis profondément attristé et la serre dans mes bras, je sais ce que cette course représentait pour Florence. Un projet dont nous avions longuement parlé, une nouvelle aventure qu’elle était venue vivre avec Thierry, Claudine et Nicolas, ses amis de l’équipe Cho La Dune. Je m’étais entrainé avec elle un week-end sur les plages des Landes, dix heures à courir dans le sable sous la pluie et le vent sur ces deux jours intensifs mais importants pour adapter notre foulée à ce terrain inhabituel. (Florence devra se faire opérer à son retour en France, la blessure des attaches musculo-tendineuses s’étant avérée sérieuse)

Notre arrêt au CP6 est plus long : nous profitons du drop-bag laissé à l’avance à l’organisation pour changer de T-shirt et de chaussettes. Thomas et moi avons chacun un orteil abimé que nous soignons au mieux avec Franck pour éviter que l’ongle s’arrache dans la chaussette. A vrai dire, je trouve remarquable d’avoir les pieds si peu abimés après 17 h de course.

J’avale trois verres de thé gentiment préparés par les bédouins … et me précipite hors de la tente pour vomir ! Pas facile de se réhydrater avec de telles nausées. Flo me donne gentiment une soupe déshydratée, j’avais oublié d’en prendre. Paolo est là aussi avec Marc, ils nous aident et leurs yeux révèlent la terrible déception de l’abandon forcé. Il faut repartir avant d’avoir trop froid, voilà déjà 45min que nous sommes là à nous activer.

Nous repartons à petits pas, les muscles un peu engourdis mais heureux d’avoir déjà parcouru 120km. Le vent se lève, il fait froid mais nous continuons à bien avancer. La soupe ne reste hélas pas longtemps dans mon estomac et je vois Thomas inquiet devant tous ces spasmes et hoquets ! L’ambiance est féérique par endroits, un monde mystérieux se découvre dans le faisceau de nos frontales, le parcours s’engage dans d’étroits canyons avant de s’ouvrir sur de vastes étendues festonnées de rochers, parfois un peu de végétation rase. Le sable prend des teintes différentes dans notre lumière blanche, tantôt il nous porte, tantôt il englue nos foulées et absorbe toute notre énergie. Nous continuons à monter, orientés plein Est désormais. Un terrible sommeil me gagne, rien d’autre pour lutter qu’un comprimé de vitamine C et mon coca dilué ! Marcher ne fait que m’assoupir encore plus et je relance pour trottiner. C’est paradoxal mais ce rythme plus rapide réactive mon souffle et me garde éveillé malgré l’énorme fatigue accentuée par le manque d’alimentation.

Je repense aux récits de Thierry sur la course de 600km non-stop qu’il a gagnée dans le désert marocain, la fameuse 555 d’Alain Gestin « tu marches jusqu’à l’épuisement total, tu t’effondres dans le sable, 20min après le froid te réveille, tu repars jusqu’à l’épuisement suivant et tu te prostres de nouveau là où tu es… »

Tout mon corps aspire à un repos, allongé là, mais je sais que je vais continuer à avancer. Ma vue se trouble, j’ai du mal à accommoder sur cette étendue uniforme, mes yeux palpitent comme le zoom affolé de l’appareil photo qui ne trouve aucun relief. Je fixe alors mon regard sur Thomas, les réflecteurs lumineux de son sac m’offrent un point fixe qui permet enfin à ma vue de se stabiliser.

Je ne ressens aucune fatigue musculaire, juste cette immense lassitude qui me gagne, il est vrai que je n’ai pu absorber aucune source d’énergie depuis de longues heures.

Je m’efforce de penser à mes proches, à mes amis, à Marc, Paolo et Florence forcés à l’abandon et qui nous ont vus passer au CP6 avec envie. Je me laisse envahir par ce flot d’émotions dont l’adrénaline me secoue doucement. « Allez, Vincent, pour eux tous tu vas courir, ils pensent à toi, vas-y ! ». Et je relance l’allure avec le coeur gonflé.

5 heures du matin, il fait encore nuit noire, le vent de face est fort, nous suivons depuis quelque temps le lit d’un Wadi asséché dont les méandres serpentent tranquillement dans la pente. J’entends soudain un appel « Vincent, Vincent ! », je me retourne et vois Thomas me faire de grands signes quelques pas derrière moi. « I have just lost my contact lens » me dit-il. Il vient de perdre une lentille de contact en plein désert ! Je fouille dans son sac et lui tend une paire de lentilles de rechange, je l’éclaire pendant qu’il tente de placer sur son oeil la minuscule membrane souple. Las, les doigts gourds, le corps transi, il répète dix fois le même geste mais la lentille reste désespérément collée sur son index et refuse de se plaquer sur l’oeil. C’est une situation difficile, nous sommes en plain vent glacial et j’admire son sang-froid pour ne pas s’énerver et faire attention à ne pas faire tomber la lentille dans le sable. Enfin, alors que nous n’y croyons plus, un miracle et la lentille se loge sur son oeil, ouf ! Nous repartons transis et accélérons le pas pour nous réchauffer. Nous arrivons enfin au CP7, au km150. Une tente bédouine en plein vent, nous pénétrons avec bonheur dans ce petit point de vie perdu dans l’immensité minérale et silencieuse. Un jeune bédouin est là, seul avec son fils qui dort recroquevillé sous une couverture. Il nous tend des bouteilles d’eau, nous encourage chaleureusement, nous sommes les premiers coureurs à passer dans ce CP le plus isolé. Nous répétons les mêmes gestes à chaque check point : faire le plein de liquide, vérifier son sac et ses vivres de course, vérifier les piles du GPS et de la frontale …

Nous nous autorisons ici trois minutes de relaxation couchés sur les matelas, c’est délicieux. Mais il fait froid et nous ne voulons pas trainer malgré notre avance. Nous repartons alors que pointe une imperceptible lueur, plein Est devant nous, au-delà de la haute ligne rocheuse qui barre l’horizon. Je me sens mieux, les nausées s’estompent et la pensée du soleil qui va se lever après 12 heures courues dans le noir me remplit d’énergie. J’éteins ma frontale pour mieux profiter du spectacle du désert qui va s’éveiller petit à petit et révéler ses couleurs. Le sable clair et jonché de cailloux noirs et nous montons vers le col qui marquera notre bifurcation vers le nord. Je réalise alors que Thomas ne me suit plus. Je me retourne, il marche cinquante mètres derrière, je stoppe et lui demande si ça va en criant. Il me fait signe d’y aller. C’est ainsi. Après 150km passés ensemble, la séparation est sobre. Encore ce contraste propre à l’ultra, on se quitte sans effusion après de longues heures d’amitié passées ensemble à s’épauler, ça se fait tout naturellement et sans animosité. Nous savons l’un et l’autre qu’il n’est pas possible de s’attendre à ce stade de la course, il reste trop à faire, chacun va maintenant suivre seul son chemin. Thomas souhaitait ne pas passer la nuit seul, maintenant le jour se lève et je sais qu’il sait remarquablement bien s’orienter, il finira sans souci à son rythme.
Je retrouve les émotions du soleil levant, de l’isolement total au milieu de cette immensité. La magie du désert, la pureté du désert, le silence absolu du désert.

Il faut gravir dans les rochers en direction du col, parfois mettre les mains, se hisser sur les blocs de rocher, chercher des yeux le cheminement pas évident du tout. Aucune trace de sentier ici, mais heureusement Bruno a fait un excellent boulot de balisage sur cette zone délicate. J’arrive au sommet et découvre avec joie le nouveau paysage qui se dévoile devant moi à perte de vue, au Nord : je surplombe les étendues de sable, les entablements rocheux qui rosissent déjà, c’est magnifique, c’est le bonheur malgré la fatigue et un flot d’émotion me gagne.

Je descends précautionneusement le col pour rejoindre le sable et reprend pied en même temps que je me sens envahi d’une énergie nouvelle. J’y ai cru, et le voilà : après le terrible cycle de nausées et de sommeil, je vais enfin pouvoir me réhydrater et avaler prudemment quelques gels et fruits secs. Je courre, je suis heureux.

Une longue pente douce descendante, du relief tout autour de moi, mon rythme est rapide. Au terme d’une remontée sur une longue pente sableuse, je pense arriver au CP8. Hélas, au point indiqué sur le GPS, rien ! Je jardine un bon moment, cherchant désespérément la tente autour des énormes blocs rocheux avoisinants. Je contourne par la droite, m’engage dans un canyon, grimpe sur un rocher, rien ! Ma trace GPS commence à ressembler à une pelote de fil et je perds du temps, j’envisage sans y croire que l’organisation n’ait pas encore eu le temps de mettre ce check-point en place, puis je me ravise et redescend la pente pour contourner par la gauche. Miracle, la tente bédouine est là, un peu plus loin, abritée du vent et invisible d’où j’étais. Bruno et Steve le photographe sont là avec un bédouin. J’avale un verre de thé, Steve me filme et je recharge mes bouteilles de coca dilué avant de repartir dans la pente sans avoir vu Thomas arriver.

Je suis heureux d’avoir une bonne allure, de courir dans la dune avec les pieds bien protégés par les guêtres avant de rejoindre un sable plus ferme en bas.
Le parcours s’engage dans un défilé étroit et soudain m’apparait sur la droite une arche de roche magnifique, découpée par l’érosion dans la paroi rose. L’endroit doit être connu, car il y a là un 4x4 et quelques touristes perchés sur l’arche et qui me voient passer avec surprise. Je sors du défilé dans un cirque rocheux et j’ai un doute sur la suite du trajet, le point GPS suivant est loin devant, au-delà des blocs rocheux qui barrent le passage. Je m’engage alors vers le fond du cirque et remonte une bonne pente sableuse, pensant trouver en haut un passage en défilé au travers des falaises. Hélas force m’est de constater qu’il n’y a aucun passage, je jardine encore un peu avant de comprendre qu’il faut tout redescendre et contourner par le bas. Encore une petite pelote de fil en souvenir sur ma trace GPS … et un quart d’heure de perdu, heureusement il semble que j’ai pris une avance conséquente et je ne vois toujours pas Thomas arriver. Je reprends de la vitesse sur la piste linéaire qui m’amène au CP9, situé à seulement 10km du CP8. Roxane et Steve de l’équipe d’organisation sont là, mais aussi les accompagnatrices de coureurs qui ont pu venir jusque là en 4x4. C’est encourageant, je sais qu’il ne me reste plus que 20km à couvrir. Je m’arrête à peine, juste un rapide remplissage des bouteilles et je repars à bonne allure, je me sens bien.

Une longue pente de sable mou marquée de traces de 4x4 me hisse jusqu’à un plateau supérieur. Je croise en route un petit groupe de marcheurs français encadrés par un guide Bédouin, nous échangeons quelques paroles, ils n’en reviennent pas de me voir seul ainsi arnaché, en short et courant dans la pente. Ils semblent bien surpris quand je leur dis que je cours depuis 25 heures !

La suite du parcours emprunte un large et interminable corridor de sable entre les parois, vaste boulevard naturel où se recoupent les pistes de 4x4, où poussent par endroit quelques buissons et où je note ici et là quelques campements fixes de bédouins.

Ce paysage est plus monotone qu’auparavant, le soleil est haut et la lumière crue est aveuglante alors que la température monte. Heureusement, je maintiens un rythme de course rapide, c’est l’expérience du centbornard qui s’exprime et constate que je vais finir plus tôt que prévu. Je plains intérieurement ceux qui devront marcher sur cette immense étendue sans fin, le sable ne porte pas bien et les foulées sont fatigantes. Je me félicite de m’être entrainé à courir dans le sable des Landes le temps de ce week-end avec Florence, ainsi la foulée qui pioche dans le sable me semble plus naturelle malgré une phase propulsive raccourcie

Enfin, je quitte cette grande ligne droite pour obliquer vers la droite et pénétrer dans un canyon. Il faut encore descendre une belle dune, parcourir une piste 4x4 où les pas s’enfoncent de plus en plus. Il y a là quelques touristes en 4x4, on sent que l’on n’est plus loin des villages de la bordure du désert.
Je sors du canyon, une vaste étendue en descente, une remontée, et grand bonheur je vois apparaitre en haut de mon écran GPS le dernier point marqué « arrivé », le bout tant attendu de cette trace de 190km ! Je cours de plus en plus vite, tout excité, j’arrive au point le plus haut et là je vois la bordure du désert, les habitations là bas tout au loin. Il ne me reste plus qu’à dévaler en glissant sur mes semelles la belle pente de sable qui rejoint la plaine. Il me reste toutefois une dernière surprise : j’arrive pile sur le point GPS final alors que je ne vois aucune trace humaine aux alentours ! Je voudrais tant pouvoir m’arrêter, stopper le chrono et marquer la fin de cet effort, mais voilà il n’y a personne pour m’accueillir ici. Je me dirige en courant vers un campement avoisinant, j’appelle, personne. Je reviens vers une tente que des bédouins sont en train d’installer, l’un d’eux me dit d’aller voir vers un autre campement un peu plus loin. Lassé de tourner en rond, je stoppe mon chrono et mon GPS, ils indiquent 27h53 min et 190.0km précisément parcourus. Je me dirige alors dépité vers ce nouveau point, dans ma tête la course n’est pas terminée tant que je n’aurai pas vu un visage connu et j’aspire à me détendre enfin. Je rentre en trottinant dans ce campement, et enfin je vois là les coureurs rapatriés après abandon qui sont aussi tout surpris de me voir arriver en silence.

Franck et Maxilène arrivent précipitamment en 4x4 quelques instants plus tard, désolés d’avoir loupé mon arrivée ! On rigole ensemble un bon coup, parce qu’il m’était arrivé pareille mésaventure en mai dernier sur la Brazil Running Adventure Race qu’ils organisent dans le splendide désert du Lençois Marahenses dans le Nordeste brésilien : arrivé en avance sur leurs prévisions au terme de la dernière étape, ils avaient dû me stopper avant la ligne pour prendre le temps d’installer l’arche d’arrivée…

Comme au Brésil, nous referons par la suite une simulation d’arrivée une fois l’arche montée, pour que Steve puisse me filmer, mes jambes bien raides mais le sourire aux lèvres ! Et comme là-bas, Franck me dégote la bière bien fraiche dont j’ai rêvé, je peux enfin commencer à me relaxer et apprécier cette course hors du commun et cette victoire. Je me laisse bercer par le bien être qui vous envahi après de tels efforts. Thomas arrive 1h20 plus tard et nous nous congratulons chaleureusement.
J’irais ensuite dormir et comme toujours après un ultra, je me réveille rempli de sérénité et de bonheur après seulement 3 heures de repos.

C’est avec une grande émotion que nous voyons les coureurs arriver les uns après les autres, les écarts sont considérables et les visages marquent la rudesse et la profondeur de l’expérience vécue. J’assiste en particulier à l’arrivée groupée de Claudine et Nicolas de l’équipe Cho La Dune, accompagnés de Bernard. Claudine a vécu cette expérience unique de courir presque toute l’épreuve avec son fils Nicolas pour qui c’était un premier ultra. Leurs yeux en disent long sur l’intensité de la relation qui a pu se développer entre eux durant ces 50 heures d’effort et de difficultés surmontées ensemble.
Après l’arrivée des derniers coureurs, nous irons le soir diner au milieu du désert dans un campement traditionnel en pied de falaise, où nous dominons sous la pleine lune un paysage splendide du Wadi Rum. Les bédouins nous ont préparé un délicieux plat typique cuit dans un four naturel creusé dans le sable, nous parent la tête du keffieh traditionnel et nous nous déployons sur les tapis installés autour du feu de bois. Un grand moment de convivialité entre le groupe très soudé des coureurs, l’équipe d’organisation française et le groupe des guides et accompagnateurs jordaniens et bédouins.
Le lendemain, nous partons jusqu’à la ville d’Aqaba, au bord de la mer rouge, où nous sommes logés dans un hôtel luxueux et pouvons nous baigner dans la baie avec délice en repensant à tout ce que nous avons vécu.

Découverte d’un pays, d’une culture, découverte des autres et d’une nouvelle partie de soi-même. Des valeurs simples et sans fard, des personnalités qui se révèlent, tout ce que j’apprécie a été réuni dans ce splendide ultra. Il faut souligner l’organisation magnifique de l’équipe Tendao et les prestations exceptionnelles avant et après l’épreuve. C’est une course qui mérite de grandir, c’est un des rares ultras dans le désert qui subsiste dans une région du monde hélas bien perturbée

Découvrez le Jordan Running Adventure Race sur: www.tendao-run.com